Retour sur l’exposition de Sophie Hochart « Le Déracinement silencieux »

exposition déracinement silencieux

Un colloque international sur les enjeux post-coloniaux de l’enfance et de la jeunesse

 

Les 26 et 27 juin 2018, l’Université d’Angers accueillait le colloque Décolonisation et enjeux post-coloniaux de l’enfance et de la jeunesse (1945-1980). Ce colloque a permis de faire un état de la question de l’enfance et de la décolonisation, notamment autour de la question des enfances déracinées de la décolonisation induites par les migrations contraintes vers la France, dont beaucoup ont été présentées comme des « rapatriements ». Alors que l’empire colonial se décompose, la jeunesse porte des promesses d’avenir. Elle est donc particulièrement sujette à des entreprises biopolitiques, conservatoires ou prospectives. En savoir plus sur le colloque Décolonisation et enjeux post-coloniaux de l’enfance et de la jeunesse (1945-1980)

A noter : la publication des actes du colloque Décolonisation et enjeux post-coloniaux de l’enfance et de la jeunesse (1945-1980) est prévue au printemps 2019

Une exposition et un livre

En marge de ce colloque, était présentée l’exposition « Le Déracinement silencieux » de Sophie Hochart. Cette exposition photographique met en lumière le déracinement de toute une génération : plusieurs milliers d’enfants eurasiens nés dans les années 1940 et 1950, de la présence française en Indochine, de mère « indigène » et de père souvent inconnu, « présumé français ». Enfants « métis », indésirables sur le sol indochinois, ils sont peu à peu rejetés par les Vietnamiens, et soustraits à l’influence indigène en étant placés dans des institutions où ils reçoivent une éducation française. Après la défaite française de Dien Bien Phu en 1954, des milliers d’enfants sont rapatriés en France. Cette opération est conduite par la Fédération des Œuvres de l’Enfance française d’Indochine (FOEFI). Après une vie en France dans les foyers de la FOEFI ou au sein d’institutions religieuses ou laïques, ces enfants ont refait leur vie, sans un bruit. L’exposition, fondée sur des photographies et sur les textes issus d’entretiens avec les Foefiens, pose la question cruciale de la construction de l’identité individuelle après avoir subi cette migration contrainte, véritable déracinement. Elle apporte, à travers le regard de ces enfants devenus adultes, un éclairage saisissant sur une histoire qui a été très peu dite et entendue.

De mai 2014 à septembre 2017, Sophie Hochart a rencontré les anciens « enfants de la FOEFI ». De ces rencontres, sont nés une exposition photographique et un livre.

Rencontre avec Sophie Hochart (entretien réalisé en juin 2018)

  • Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Après une formation littéraire et en sciences humaines, je suis tombée un peu par hasard dans le grand bain de la rédaction publicitaire. J’ai découvert le pouvoir du mot efficace, le mantra de la « bonne idée » et l’énergie qu’il était possible de déployer au service d’un message. Parallèlement à cette activité, j’ai commencé à participer à des projets d’écriture documentaire qui me permettaient avec soulagement de réinvestir le fond de la communication. Avec toujours en fil rouge l’exploration d’une époque précédente, l’envie d’aller gratter sous une situation existante pour mieux la comprendre et envisager la complexité de la construction d’une identité, quelle qu’elle soit. Sont ainsi nés différents récits de vie, un court-métrage, un livre sur l’histoire de la presqu’île de Lyon et un autre sur celle de la société Seb, pilier historique du groupe homonyme.

  • Quelle a été l’idée à l’origine de ce projet ?

Je suis la petite-fille d’une métisse franco-vietnamienne, rapatriée en France avec sa mère, son frère et son beau-père au début des années 1950. Son père était le fils d’une tonkinoise qui avait été reconnu sur le tard par un Français, lequel n’était visiblement pas son père biologique. Les parents de ma grand-mère ont divorcé assez vite, son père s’est remarié au Laos, sa mère avec un médecin français à Hué. Bref, un jour que nous discutions de nos origines vietnamiennes communes avec une amie, cette dernière m’a raconté l’histoire de son père, rapatrié en France en 1953 par la Fédération des Œuvres de l’Enfance Française d’Indochine. Je me suis rendu compte qu’un même déracinement géographique ou culturel, en fonction de s’il avait été vécu « en famille » ou non, avait eu des répercussions extrêmement différentes sur la vie de ces « déplacés » et que si des ombres obscurcissaient nos histoires familiales respectives, certaines étaient plus lourdes à porter… Par ailleurs, je sortais d’un projet dont le champ d’investigation se situait à Lyon, alors que j’avais entre temps déménagé à Tours. Je souhaitais trouver un nouveau terrain d’étude plus proche de chez moi. L’histoire des « Foefiens » était justement ancrée en Touraine, où ils se retrouvaient régulièrement. J’ai contacté l’association Foefi, qui a tout de suite répondu avec bienveillance à ma sollicitation.

  • Comment avez-vous pu mettre en œuvre ce projet ?

Au départ (en 2014), je ne savais pas trop dans quoi je me lançais. J’éprouvais avant toute chose une certaine urgence à recueillir un maximum de témoignages d’Eurasien(ne)s qui avaient vécu cette histoire car ils avaient globalement dépassé la soixantaine et que peu de traces écrites existaient. Ça a donc été mon premier projet : réaliser un corpus d’entretiens qui pourrait ensuite servir à des travaux universitaires ou mémoriels sur ce sujet. Pour cela, je prévoyais de me rendre aux réunions qui étaient organisées deux ou trois fois par an en Touraine par l’association Foefi. Cette dernière comptait une centaine de membres, ex-enfants rapatriés en France dans leur jeunesse par la Fédération. Je prévoyais également de contacter ceux qui habitaient en Touraine ou dans les lieux où j’étais susceptible de me rendre dans le cadre de mes déplacements personnels. Pour l’impression des photos, j’avais dans l’idée de travailler avec du carton recyclé et j’ai miraculeusement trouvé sur internet une petite entreprise italienne spécialisée dans l’impression de photos sur support cartonné carré en format unique 25 x 25 cm avec cadre intégré, pour un coût minimaliste.

  • Pourquoi avoir choisi le format de l’exposition photographique ?

Parce qu’au contact des Eurasien(ne)s, j’ai rapidement ressenti le besoin de faire quelque chose de cette parole qu’ils acceptaient de m’offrir, pour tenter de la rendre « accessible » aux autres. Parce que leurs visages, sur lesquels se lisait une toute petite partie de leur histoire (parfois de façon très imperceptible), me touchaient énormément. Parce que j’avais envie de faire « entendre » leur regard, de le rendre acteur, alors que ces femmes et ces hommes avaient justement été « regardés » toute leur vie (par le colonisateur ou les Vietnamiens en Indochine, par les Français à leur arrivée en métropole…). Parce que je trouvais intéressant de créer un lien entre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, ce qui se voit et ce qui ne se voit pas, et qu’il fallait pour cela créer une passerelle entre le dicible et le visible.

 

[…] au contact des Eurasien(ne)s, j’ai rapidement ressenti le besoin de faire quelque chose de cette parole qu’ils acceptaient de m’offrir, pour tenter de la rendre « accessible » aux autres. Parce que leurs visages, sur lesquels se lisait une toute petite partie de leur histoire (parfois de façon très imperceptible), me touchaient énormément. Parce que j’avais envie de faire « entendre » leur regard, de le rendre acteur, alors que ces femmes et ces hommes avaient justement été « regardés » toute leur vie […]

 

  • Sur quels critères avez-vous opéré la sélection des œuvres pour l’exposition à l’Université ?

Aucun. Je n’avais pas envie de choisir alors je n’ai pas choisi. Pas délibérément en tout cas. J’ai ouvert mes cartons et j’ai agencé les photos aléatoirement, en fonction de l’espace disponible pour l’accrochage.

  • Quel est votre ressenti par rapport au fait d’intervenir dans un lieu universitaire ? Quelles sont les résonances de l’exposition avec le colloque « Décolonisation » ?

L’invitation d’Yves Denéchère, que j’avais rencontré à l’occasion d’une réunion organisée par l’association Foefi à laquelle il avait participé, m’a beaucoup touchée. Pour moi, qui travaillais seule dans mon coin depuis des années sur ce projet, le regard extérieur (et bienveillant !) d’un historien a en quelque sorte contribué à rendre ma démarche légitime, à mes yeux en tout cas. D’autre part, alors que j’avais de grandes difficultés à faire entrer mon projet dans une « case » et à trouver des lieux d’exposition adaptés, le colloque sur les enjeux de la décolonisation sur l’enfance et l’adolescence lui offrait tout à coup une place évidente, cohérente. C’est ce que j’ai ressenti sur place : l’impression que les photos et les témoignages de l’exposition constituaient quelques pixels du paysage constitué par les discussions qui ont eu lieu ces deux jours là. Les différentes interventions auxquelles j’ai pu assister m’ont permis d’inscrire le projet sur lequel j’avais travaillé pendant des années, un peu en vase clos, dans une histoire bien plus vaste : celle des métisses coloniaux en général. Je suis rentrée chez moi avec une perspective bien plus large sur le sujet.

  • Pourriez-vous nous expliquer le choix du titre « Le déracinement silencieux » ?

Ce sont vraiment les deux questionnements qui ont guidé mon travail : comment, d’une part, se construit-on individuellement après avoir été déraciné, séparé de sa famille, transplanté dans un nouveau pays et, d’autre part, pourquoi cette histoire avait-elle été si peu relatée, entendue ? J’ai été frappée de constater à quel point les personnes que j’ai interrogées avaient peu parlé de leur passé, y compris à leurs propres enfants. Avant chaque entretien, je demandais à mon interlocuteur s’il acceptait d’être photographié et s’il avait en sa possession une photo de son enfance prise en Indochine avant le départ. Leurs regards avant / après cet aller-sans-retour pour la France m’intéressait. J’aurais voulu être en mesure de pouvoir décrire ce qui se passait dans la tête de l’enfant, puis dans celle de l’adulte photographié, de part et d’autre de cette fracture géographique, culturelle, affective, familiale… Cela a parfois été possible, lorsque l’enfant était parti suffisamment tard pour que des souvenirs de sa vie en Indochine lui restent. Souvent, il s’agissait d’une photo d’identité prise juste avant le départ, dans le cadre des formalités à accomplir pour le laisser-passer par exemple. Certains de mes interlocuteurs possédaient quelques photos prises en famille, avant leur placement à la Foefi, mais c’était plus rare. Parfois, enfin, ils ne possédaient aucune photo prise avant leur arrivée en France. Dans ce cas, ils sont venus avec une photo prise lors de leur vie en foyer ou en pension en tant que pupille de la Foefi. Dans tous les cas, le déracinement vécu dans leur jeunesse, qu’il leur soit resté en mémoire ou non, a été un élément central de leur témoignage. Comment grandit-on après avoir vécu cela ? Comment se construit-on sans sa mère, sans son père, sans ses frères et sœurs ? Quelle histoire familiale reconstruit-on ? Comment aborde-t-on la paternité ou la maternité une fois adulte ? Quels liens entretient-on avec le pays quitté ? Avec la France ? Tous ces questionnements constituent le fil rouge des témoignages de l’exposition.

  • Comment avez-vous procédé pour recueillir les paroles des « enfants de la FOEFI » ? Comment s’est déroulée la prise de contact ?

Il y a eu plusieurs approches.

La plus grande zone de contact s’est matérialisée lors des rencontres organisées plusieurs fois par an par l’association Foefi, principalement en Touraine. Je me suis présentée publiquement un certain nombre de fois, en annonçant que je cherchais des personnes qui acceptaient de participer à mon projet. En général, cela ne suffisait pas à ce que les gens viennent me voir. Mais en allant personnellement à leur contact, de façon directe et individuelle, je me suis rendue compte que beaucoup d’entre eux étaient partants, mêmes si les réticences ou l’hésitation étaient grandes. Beaucoup de refus étaient motivés par la sensation de n’avoir « rien d’intéressant » à raconter ou le refus d’aborder publiquement un passé douloureux. Au départ, j’avais décidé de ne rien dire de mon histoire personnelle. Et puis suite à un grand nombre de refus, j’ai commencé à en parler et c’était comme si, tout à coup, les portes de la famille m’étaient ouvertes. Une fois le consentement de la personne obtenue, nous nous isolions pour mener l’entretien. Parfois, le rendez-vous était fixé au lendemain ou bien ultérieurement si la personne habitait en Touraine et qu’il était facile de se rencontrer à nouveau. Dans ce cas, cela se passait généralement au domicile de l’interviewé. La photo était systématiquement prise dans la foulée du récit : je souhaitais que l’histoire qui venait de m’être racontée « appartienne » au regard capté par mon objectif, que je puisse y lire l’intensité de l’échange qui précédait la prise de vue. À plusieurs reprises, les supports de communication de l’association Foefi (le site internet et le journal « Grain de riz ») ont mentionné mon travail et relayé mes appels à témoin.

J’ai également procédé à des prises de contact par mail, en me basant sur le fichier des membres de l’association qui m’avait été transmis pour faciliter mon travail. Cela m’a permis d’élargir mon champ de recherche, car les membres de l’association ne venaient pas forcément aux rencontres organisées par la Foefi. Certains ont accepté de me rencontrer.

  • Que recherchent les personnes qui viennent témoigner  (libération de la parole suite à un épisode traumatique, expliquer aux jeunes générations ?). Ont-ils libéré cette parole par d’autres moyens (parlé avec leur famille, écrit, réalisé des voyages ?)

C’est un sujet (les conséquences éventuelles de mon intervention) que je n’ai pas abordé avec elles. Je considérais que ma démarche était suffisamment intrusive comme cela et je ne souhaitais pas, par pudeur, « m’inclure » dans le champ de mon questionnement. Néanmoins, j’ai bien sûr abordé avec chacun de mes interlocuteurs la question de la transmission de la parole et de la mémoire auprès de la famille, conjoints et enfants. C’est un sujet très délicat. Les personnes que j’ai interrogées m’ont souvent confié avoir peu parlé de leur passé à leurs proches, à la fois parce que les enfants ne posaient pas forcément beaucoup de questions (ce qui était parfois démenti par les conjoints lorsqu’ils assistaient à l’entretien), parce qu’une fois qu’on a rien dit pendant longtemps il est difficile de trouver le bon moment pour dire quelque chose, et parce qu’elles-mêmes avaient « leur vie à mener », un peu comme si la page Foefi avait été tournée et que la vie quotidienne avec le travail et la vie familiale prenait toute la place et ne laissait pas l’espace nécessaire à l’introspection. Cet espace est arrivé pour certains avec la fin de l’activité professionnelle et l’entrée en retraite. Ce moment là a été un déclencheur assez net dans le besoin de renouer avec leur passé, avec d’autres Foefiens, et d’en parler. Certains ont même écrit leurs mémoires (plusieurs livres ou manuscrits existent, parfois réservés à la famille, ou bien vendus ou échangés lors des rencontres Foefi), mais ils sont très minoritaires. Après la ou les séances d’entretien, je procédais à la retranscription de nos échanges et envoyais le document par mail aux personnes concernées. Certaines m’ont dit par la suite que cela avait déclenché chez elles un désir d’écriture et qu’elles avaient poursuivi ce travail afin de pouvoir transmettre un récit de leurs passé à leur descendance.

  • Quelles ont été les autres sources mobilisées ?

Je demandais systématiquement aux personnes rencontrées si elles avaient des documents à me montrer type correspondance, laisser-passer, certificat médial ou de baptême, papiers d’identité, jugement du tribunal, photos de famille etc., pouvant m’aider à préciser leur récit (lieux, dates, faits). Lorsque cela était le cas, notamment lorsqu’elles avaient procédé à la demande de leur « dossier Foefi » auprès des archives d’Outre-Mer, je prenais des notes ou bien scannais certains documents si la personne m’autorisait à le faire.

  • Comment s’articulent les photographies anciennes, la photographie d’aujourd’hui et les textes de l’exposition. Avez-vous opéré des modifications pour les textes ? Les témoins ont-ils voulu procéder à des relectures et modifications ?

Concernant les photographies, j’ai présenté les anciennes telles qu’elles m’étaient fournies, sans aucune retouche postérieure, car il me semblait que les marques du temps qui les abîmaient parfois, esthétiquement parlant (rayures, déchirures, tâches…), disaient aussi quelque chose de leur histoire. Ces photos étaient précieuses, rares, elles avaient pour moi un statut de survivantes. Je n’ai pas toujours eu accès aux photos originales, il s’agissait parfois seulement de photocopies de mauvaise qualité. La taille du visage était lui aussi variable. Lorsqu’il s’agissait d’une photo de groupe ou de famille, par exemple, je recadrais sur le visage. En outre, elles étaient toutes en noir et blanc (sauf une, en noir et blanc colorisé), ce qui offrait une certaine harmonie visuelle. Pour les connecter aux photographies d’aujourd’hui, j’ai mis au point un processus de retouches qui me permettait d’obtenir un rendu à mi chemin entre le noir et blanc et la couleur sur les portraits des adultes, ce fondu matérialisant le lien entre le passé et le présent.

Les textes ont tous été réécrits à partir de la retranscription du témoignage réalisée après la rencontre. L’utilisation de la première personne du singulier a impliqué un aller-retour minimum de validation avec la personne concernée afin de m’assurer qu’elle se reconnaissait bien dans ces propos et qu’elle m’autorisait à les diffuser. La plupart du temps, les textes ont été validés tels quels, mais il m’a fallu parfois les réécrire car en les relisant les personnes avaient envie de préciser certaines choses, ou bien au contraire d’en masquer d’autres.

  • Quelle spécificité du regard de photographe et d’auteur documentaire par rapport au regard de l’historien ?

Il me semble que la démarche de l’historien va au-delà du témoignage individuel, alors que celle du documentariste, marquée par une plus grande « immédiateté », peut tout à fait s’y arrêter, comme ça a été le cas pour moi sur ce projet. Mon objectif n’a pas été de retracer l’histoire de la Foefi ou du métissage colonial en Indochine, mais d’ouvrir une petite fenêtre sur cette histoire à travers quelques trajectoires individuelles. J’ai souhaité mettre en avant leurs regards, leurs ressentis, sans interprétation ni déduction. Je n’ai pas non plus freiné une certaine implication émotionnelle. Au fur et à mesure des rencontres avec les Foefiens, j’ai créé des liens avec eux, les retrouvailles d’une rencontre à l’autre étaient joyeuses… Petit à petit je me suis fondue dans le paysage, j’étais accueillie presque comme l’une des leurs.

  • Comment se passait la prise de vue ? Comment convaincre la personne de se laisser photographier ? Et au moment de la photographie, donniez-vous des indications précises à la personne photographiée ?

Cette condition de la photographie faisait partie de l’appel à témoin : les personnes volontaires devaient pouvoir me fournir une photo d’elles enfant prise idéalement en Indochine avant leur départ, et accepter d’être photographiées à l’issue de notre rencontre.

Je n’ai émis aucune demande particulière au moment de la prise de vue, les laissant libre de leur expression. Certains me demandaient ce qu’ils devaient faire, je leur répondais de faire comme ils le sentaient. Ma seule préoccupation récurrente était de les faire poser devant un support relativement plane, type mur (ce qui n’a pas toujours été possible). Les conditions de prise de vue pouvaient être extrêmement différentes d’une personne à une autre, en fonction du lieu, du temps, de la lumière… Après un entretien long, souvent douloureux, la pose finale devant mon objectif était une épreuve supplémentaire, il était important pour moi d’aller vite. La prise de vue en elle-même durait moins de cinq minutes. Un important travail de retouche a été par la suite indispensable afin d’harmoniser l’ensemble des clichés. J’ai cherché à trouver une « patte » qui soit à mi-chemin entre le noir et blanc et la couleur afin de matérialiser le lien entre « l’avant » et « l’après ».

  • Pourquoi avoir choisi de travailler sur le carton plume et le carton « Tonki » ?

C’est le résultat d’une double démarche à la fois d’ordre esthétique/conceptuelle et économique. La matière carton m’intéressait beaucoup : malléable, légère, traditionnellement utilisée pour l’expédition des objets… Comme ces vies d’enfants envoyées d’un continent à l’autre, d’une culture à l’autre, d’un foyer à l’autre, avec une adresse, un laisser-passer, sans guère plus d’explication. J’étais par ailleurs à la recherche d’une solution d’impression bon marché, car mes moyens étaient très limités. Sur internet, j’ai découvert le travail de la petite société italienne Tonki (nom prédestiné ?). Elle réalisait des impressions de photos exclusivement sur format carré 25 x 25 cm, sur carton recyclé. Une fois imprimé, le carton se pliait de telle sorte qu’un cadre en relief était constitué autour de la photo. La similitude avec l’idée du carton d’expédition que l’on plie et que l’on envoie en quelques gestes m’a immédiatement touchée.

  • Quels sont les retours des FOEFIENS sur le projet et l’exposition ? Avez-vous remarqué des réactions lorsqu’ils visitaient l’exposition ?

J’ai présenté l’exposition aux Foefiens en avant-première en septembre 2017, lors de la réunion nationale annuelle de l’association Foefi, laquelle fêtait par la même occasion ses trente ans d’existence. Les retours directs ont été à leur image : pudiques. Il faut dire que je les ai laissés tranquilles pour découvrir cela et que je ne leur ai posé aucune question. J’ai ensuite reçu quelques mails de remerciements. Sur le moment, ce sont les femmes de Foefiens qui ont été les plus visiblement réceptives. J’ai ressenti une vraie reconnaissance de leur part. Certaines d’entre elles sont venues me voir pour me dire combien elles appréciaient d’avoir ce regard un peu transversal, elles m’ont avoué avoir appris beaucoup de choses sur des gens qu’elles pensaient bien connaître. Les enfants de Foefiens qui se trouvaient là sont également facilement venus me voir pour m’en parler. L’un d’entre eux m’a avoué qu’il avait été choqué d’apprendre sur un mur un élément important de son histoire familiale, qu’il ignorait jusque là. Mais globalement, c’est le livre que j’ai réalisé avec l’ensemble des éléments de l’exposition qui m’a apporté le plus grand nombre de retours, qu’il s’agisse des participants ou bien d’autres Foefiens. Je pense que la raison est d’ordre pratique : les textes présentés lors de l’exposition sont trop longs pour être lus dans leur intégralité. Je le savais en les écrivant, j’ai essayé de faire plus court, mais c’est en développant un peu que les spécificités des histoires de chacun apparaissaient. L’idée du livre vient de là : permettre aux gens qui le souhaitent de terminer (chez eux, ailleurs, plus tard…) la visite commencée lors de l’exposition. Pour les Foefiens, c’était aussi leur permettre de choisir le lieu et le moment pour réaliser cette plongée forcément douloureuse dans leur passé.

  • Que vous apportent le site web et les réseaux sociaux ?

La page facebook a été créée pour relayer le processus de création de l’exposition et du livre. C’était notamment un moyen pour moi de « rassurer » les Foefiens que j’avais interrogés plusieurs années auparavant, de leur montrer concrètement que le projet avançait, que je ne les avais pas oubliés. Cela me permettait aussi d’avoir un lien avec la communauté « online » des Foefiens, qui possède une page facebook dédiée. Le réseau m’a également permis de toucher d’autres personnes, généralement concernées par l’histoire des Foefiens (famille, anciens camarades de classe…). Le site web a été créé pour épauler la sortie du livre en offrant une interface d’achat en ligne pour les personnes intéressées qui ne pourront pas se déplacer sur les lieux de l’exposition.

  • Quel est l’avenir du projet ? Dans quelles villes et lieux aimeriez-vous exposer ?

Il existe un certain nombre de villes ou de territoires « symboliques », ayant un rapport direct avec l’histoire de la Foefi : Tours et la Touraine, où ont été ouverts quatre foyers pour garçons (Vouvray, Semblançay, Tours, Rilly) ; Saint-Rambert-en-Bugey, dans l’Ain, où l’on trouvait le seul foyer accueillant des filles ; Paris, où la Fédération avait son siège et où défilait régulièrement les enfants pour leur rendez-vous annuel avec l’assistante sociale ; Aix-en-Provence, aux Archives Nationales d’Outre-Mer, où sont conservés les dossiers des Foefiens qui n’ont pas été réclamés après la fermeture de la Foefi…  Bien sûr, ce sont des lieux où j’aimerais pouvoir présenter mon travail. La municipalité de Semblançay a réagi la première, avec enthousiasme. L’exposition y est programmée du 7 au 29 septembre, à quelques mètres de l’ancien foyer. Elle aura également lieu courant 2019 aux Archives Nationales d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence, pendant un ou deux mois, j’en suis très heureuse. Dans le cadre de la Biennale « Monde en Migration » qui se tiendra en région Rhône-Alpes-Auvergne en novembre 2018, je recherche un lieu à Lyon ou à proximité de Saint-Rambert-en-Bugey (Ain), j’espère vivement que cela pourra se faire. Même chose pour Paris, où j’espère rencontrer un lieu ou un projet dans lequel pourrait s’inscrire l’exposition.

Une belle rencontre avec Caroline Guiela Nguyen, autrice et metteuse de scène de la pièce de théâtre « Saigon », dont la tournée entame sa deuxième saison, m’a ouvert les portes du Théâtre de l’Archipel à Perpignan. La pièce « Saigon » aborde l’histoire des « Vietnamiens de l’étranger », ces Vietnamiens rapatriés en France après 1954-1956, entrecroisant le moment du départ et celui de la possibilité du retour après la réouverture du Vietnam en 1996. Le sujet de la pièce ainsi que les deux temporalités mises en scène offrent bien sûr une forte résonnance avec le sujet de l’exposition. Le Théâtre de l’Archipel de Perpignan, qui possède un espace d’exposition, a accepté de programmer l’exposition durant le mois précédant la représentation de Saigon, de mi-mars à mi-avril 2019. C’est une grande joie pour moi !

  • Vous nous avez précisé que c’est une exposition atypique, qui peine à trouver un lieu pour être vue. Pourquoi ?

Globalement, la diffusion du Déracinement souffre des moyens limités dont je dispose pour y travailler, étant seule à porter le projet. Les lieux d’exposition consacrés à la photographie documentaire sont rares et extrêmement sollicités. Mon projet n’est par ailleurs pas assez « artistique » pour pouvoir intéresser les galeries. La dimension témoignage prend beaucoup de place et les photographies n’ont pas été conçues pour être « vendables » : elles s’envisagent difficilement individuellement, seule la série a du sens. Tout cela en fait, je pense, une exposition atypique, ce qui ne facilite pas le travail de diffusion. Mais les choses se mettent en place petit à petit, les premiers retours sont bons, j’espère pouvoir toucher d’autres programmateurs pour les saisons à venir.

  • Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce projet ?

C’est avec le recul que j’ai pris conscience de combien la réalisation de ce projet m’avait permis de me réconcilier avec certains fantômes familiaux. J’ai pu mettre des images ou des sensations sur certaines zones d’ombre, j’ai développé une nouvelle compréhension de mes racines. Au départ je pensais que le fait d’être moi-même le fruit de l’histoire coloniale en Indochine n’entrerait pas du tout en « collision » avec le projet. Je souhaitais être la plus neutre, la plus objective possible. Finalement, les choses ne se sont pas déroulées comme je l’avais prévu, et je me demande aujourd’hui si cette rencontre avec les Foefiens aurait pu avoir lieu de la même façon si je n’avais pas moi-même accepté de tomber les murs. Sur le plan historique, j’ai aujourd’hui l’impression d’avoir à peine abordé un sujet fondamental, qui est grosso modo celui du colloque d’Angers : le métissage colonial et les enjeux de la décolonisation sur l’enfance et l’adolescence. Il y a là, je pense, matière à réflexion pour envisager de nombreux sujets d’actualité portant sur l’identité, l’intégration, les migrations… C’est vertigineux !

  • Qu’avez-vous le plus apprécié au cours de la réalisation de ce projet ?

Les entretiens avec les Eurasiennes et les Eurasiens, qui ont été intenses, souvent difficiles à « tenir » pour moi car remuant des choses si douloureuses chez les personnes interrogées que j’avais parfois l’impression d’être à la limite du sadisme dans ma démarche, mais qui m’ont tous profondément bouleversée.

  • Quelle est la réception de l’exposition ?

Pour l’instant, l’exposition a été présentée à deux publics : les Foefiens (et leur famille) et les chercheurs présents au colloque d’Angers sur la jeunesse et la décolonisation. J’ai déjà parlé précédemment de la réception auprès des Eurasiens. En ce qui concerne le public universitaire, les retours ont été assez nombreux et chaleureux. Alors que je ne suis pas historienne, ma démarche a été accueillie avec bienveillance et intérêt, ce qui m’a beaucoup touchée. À Semblançay, l’histoire des Foefiens étant profondément liée à celle de la ville, l’exposition va toucher des gens qui ont probablement déjà entendu parler des Eurasiens de la Foefi, qui en auront même parfois connus dans leur jeunesse. L’événement est organisé dans le cadre du festival « L’art déclare la paix » qui a lieu en Touraine du 7 au 30 septembre. J’espère que grâce à cela et aux relais médiatiques qui entoureront cette manifestation pluridisciplinaire, l’exposition aura un rayonnement un peu plus « régional » et que certains tourangeaux se déplaceront. Mon souhait est bien sûr de pouvoir faire découvrir l’histoire des Eurasiens de la Foefi à un public le plus large possible.

Propos recueillis par Éléonore Vadans

Page Facebook de l’exposition

En savoir plus sur l’exposition et le livre

 

Prochaines dates :

  • Du 14 janvier au 15 mars 2019 à Aix- en-Provence : Archives nationales d’outre mer, 29 Chemin du Moulin de Testas, 13090 Aix-en-Provence
  • Du 18 mars au 12 avril 2019 au théâtre L’Archipel Perpignan

 

 

 

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